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Ulm-LSH / Jourdan-SHS
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Le « prince des curieux » Nicolas-Claude Fabri de Peiresc (1580-1637) : une édition d'Aristophane provenant de sa bibliothèque d'exception
La bibliothèque Ulm-LSH conserve une belle édition d'Aristophane ayant appartenu à Nicolas-Claude Fabri, seigneur de Peiresc. Bibliophile et grand érudit provençal, « prince des curieux », ainsi que le surnomme son cher ami Pierre Gassendi, ce savant aux multiples talents s'est lié d'amitié avec les plus grands esprits de son temps et a constitué un cabinet de curiosités et une bibliothèque d'exception, symboles de sa grande pensée humaniste.
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Eléments de biographie
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La famille de Peiresc, originaire de Pise, s'est installée en Provence au XIIIe siècle. D'abord établie à Aix-en-Provence, elle fuit une épidémie de peste peu après la naissance de Nicolas-Claude et part vivre dans le village de Belgentier, où Peiresc gardera toute sa vie de profondes attaches.
Le jeune garçon fait montre de grandes capacités intellectuelles et est doté d'une prodigieuse mémoire. On l'envoie étudier à Brignoles, à Saint-Maximin et à Avignon ; il revient en 1595 pour se consacrer à la philosophie, puis repart en 1596 chez les Jésuites de Tournon où il se passionne pour l'astronomie (il découvrira quelques années plus tard la nébuleuse d'Orion).
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De 1599 à 1602, Peiresc voyage en Italie avec son jeune frère Palamède de Fabri, futur seigneur de Valavès, et entreprend des études de droit. À Florence, il rencontre Gian Vincenzo Pinelli (1535-1601), le mentor de Galilée, qui devient également son maître spirituel ; Pinelli lui ouvre sa magnifique bibliothèque (plus de 8500 livres et des centaines de manuscrits) et le présente à toute la communauté savante italienne. De retour en France, Peiresc devient docteur en droit à l'université de Montpellier (1604). Ses études achevées, il continue à s’intéresser à de nombreuses disciplines telles que la numismatique, l’histoire, l'archéologie, la botanique, la zoologie, ou la physiologie. Grand connaisseur de l'histoire et de la géographie de la Provence, Peiresc compile une documentation considérable sur sa région et rédige sur plusieurs années une Histoire abrégée de Provence, unique composition qui connaîtra une publication posthume. Il voue une véritable dévotion à ses études, et le fait de ne pas être un simple laïc nous renseigne sur sa personnalité. En 1618, il reçoit de Louis XIII l'abbaye de Notre-Dame de Guîtres (en Nouvelle-Aquitaine) où il ne passe toutefois qu'une semaine en 1623. Comme l'explique Marc Fumaroli, « il y a chez Peiresc cette onction, salésienne qui est le fruit d'une véritable oblation du « moi » à un Ordre, celui des Lettres ».
En 1605, il devient conseiller de Guillaume de Vair, premier président du parlement de Provence et accompagne ce dernier à Paris, où il est introduit dans le cénacle des plus grands esprits. Dans cet environnement privilégié, il lie de nouvelles amitiés savantes et explore les musées et les bibliothèques. Le 24 juin 1607, Peiresc succède à son oncle à la charge de conseiller au Parlement de Provence, ce qui l'amène à superviser les diverses colonies, comptoirs et missions implantés en Méditerranée, en Tunisie, en Syrie et en Égypte. Partageant sa vie entre ses fonctions de magistrat et ses activités érudites, il s'installe à Aix-en-Provence dans l'hôtel particulier de Callas bientôt envahi par les livres et les manuscrits qui en viennent à former de véritables colonnes, au milieu desquelles s'accumulent des objets exotiques rapportés de ses lointains voyages (statues, médailles, gravures, pierres précieuses, vases, instruments scientifiques, etc.). Tels une armée, ses chats angoras (race qu'il a lui-même introduite en France) règnent en ces lieux et sont utilisés comme « conservateurs de sa bibliothèque » contre les rats, ainsi que le relate l'écrivain Jean-Jacques Bouchard (1606-1641). Ce désordre apparent déroute le bibliothécaire Gabriel Naudé (1600-1653) qui ne reconnaît absolument pas ses prescriptions pour une organisation matérielle de la bibliothèque idéale. Pourtant, tout est à sa place dans l'inventaire mental de Peiresc, qui sait exactement où chaque élément doit être. Sa bibliothèque est à son image, ordonnée dans son désordre ; elle symbolise son impatience et son avidité à découvrir et apprendre dans tous les domaines, alors qu'il multiplie les découvertes sans aucune logique autre que son intérêt immédiat pour tout ce qui touche à la compréhension du monde.
Au livre VI de sa biographie sur Peiresc, Pierre Gassendi (1592-1655) décrit l'altruisme et la générosité de son ami qui dépense sans compter pour accroître sa bibliothèque, pour lui-même mais aussi et surtout pour les autres : « Incroyable est la quantité qu'il en amassa ; incroyable aussi jusqu'à quel point, malgré cela, la bibliothèque qu'il a laissée fut loin d'être tellement complète ! Mais ni ceci ni cela ne paraîtra surprenant, si l'on considère qu'il rechercha des livres non seulement pour lui, mais encore pour quiconque en eût le besoin. Il en a prêté d'innombrables, qui ne furent jamais rendus ; il en donna aussi d'innombrables […], dont il espérait peu, voire pas du tout, que des tirages pussent venir les remplacer. Il le faisait pour l'usage des érudits, et il témoigna d'une admirable prodigalité pour les livres dont les libraires pouvaient fournir des exemplaires. Toutes les fois qu'il apprit l'édition récente d'un livre, il en voulut plusieurs exemplaires qu'il partageait entre ceux qu'il conservait et ceux qu'il distribuait aussitôt entre ses amis, dans la mesure où il savait que le sujet leur agréerait ». Peiresc estime en effet que le savoir doit se construire par la communication. S'il ne publie pas lui-même d'ouvrages, il œuvre dans ce sens en créant une bibliothèque « qui est moins un bâtiment, un espace de conservation qu'un réseau de transmission » pour la communauté des savants, comme l'analyse Anne-Marie Cheny. Son cabinet n'est pas considéré comme un lieu de rencontre et d'échanges car les livres ne sont pas intrinsèquement destinés à y rester mais à transiter vers Paris ou l'étranger.
Ses longs voyages lui ont fait connaître de nombreux savants, intellectuels, scientifiques et artistes. Durant toute sa vie, il entretient une correspondance suivie avec plusieurs centaines d'entre eux dont ses amis fidèles Gassendi et les frères Dupuy, François de Malherbe, Marin Mersenne, Joseph-Juste Scaliger, Hugo Grotius, Claude Saumaise, Johannes Kepler, Tommaso Campanella, Godefroy Wendelin, le cardinal Francesco Barberini, Rubens ou encore Galilée, soit plus de 10000 lettres au total qu'il fait relier en recueils (qu'il nomme ses « fagots »), comprenant chaque copie de lettre associée à la réponse. Cet incroyable réseau épistolaire lui permet encore de développer et de répandre une culture universelle, annonciatrice des temps modernes.
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La bibliothèque de Peiresc et son devenir
Une tentative de reconstitution de la bibliothèque de Peiresc est rendue possible grâce à l'existence d'un inventaire posthume, réparti dans deux catalogues manuscrits : le ms 640, conservé à la bibliothèque de l'Inguimbertine de Carpentras, a été rédigé par deux proches de Peiresc, son secrétaire François Parrot et son frère Palamède de Valavès ; le ms 1218 se trouve à la bibliothèque Méjanes d'Aix-en-Provence, et est l'œuvre de Parrot seul. Selon différentes études, la bibliothèque aurait ainsi compté de 4700 à 5500 volumes (dont une centaine de manuscrits), ce qui représente une volumétrie exceptionnelle pour l'époque. Peu de contemporains peuvent se vanter d'une telle collection, hormis le cardinal de Richelieu, qui a possédé jusqu'à 12000 volumes, l'historien Jacques-Auguste de Thou et Henri II de Mesmes, présidents à mortier au Parlement de Paris, qui détenaient chacun environ 6000 volumes (Gabriel Naudé prendra pour modèles leurs bibliothèques lors de la rédaction de son Advis pour dresser une bibliothèque en 1627), et Claude Dupuy (1545-1594) suivi par ses fils Pierre et Jacques qui vont peu à peu constituer une bibliothèque de 9000 volumes. Mais cette source principale d'informations n'est pas complète car tous les ouvrages n'ont pas forcément été inscrits dans l'inventaire. Par exemple, on constate qu'il y a très peu de doubles car il les donnait aussitôt à ses amis. Cette frénésie d'achat et de distribution explique pourquoi il est si difficile d'évaluer un nombre définitif de volumes.
L'inventaire est très détaillé et retranscrit toutes les informations relatives à chaque exemplaire, dans la langue même de l'ouvrage : le nom de l'auteur, le titre, le lieu et la date d'édition, le nom de l'imprimeur, le format et même une description précise de la reliure.
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Peiresc admet volontiers être un amateur de belles reliures, notamment celles en luxueux maroquin rouge importé du Levant. Selon l'étude d'Isabelle de Conihout, environ 1100 ouvrages portent une reliure de luxe en maroquin, dont la moitié sont des in-folio ; on trouve également des reliures en veau rouge ou en vélin doré.
Ces reliures sont donc caractérisées par la présence du fameux monogramme grec « ΝΚΦΠ» (les initiales de Nicolas-Claude Fabri de Peiresc) doré au centre des plats, et de tranches au décor géométrique inhabituel (chevrons, bandes ou triangles bicolores rouge et noir, gris ou naturel).
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Peiresc confie la réalisation de ces reliures raffinées à deux relieurs : un dénommé Le Gascon et Simon Corberan. Le Gascon, reçu maître en 1622 et en activité jusqu'en 1653, demeure au service de Peiresc jusqu'en 1625. Bien que très apprécié, il est pourtant remplacé par Simon Corberan qui peu à peu devient son homme de confiance : le savant vieillissant le formera même à l'astronomie pour que ce dernier l'assiste dans ses études.
Lorsque Peiresc meurt le 24 juin 1637, son frère Palamède hérite de toutes ses collections, à l'exception des livres de mathématiques et des instruments qui reviennent à Gassendi. Mais la prestigieuse bibliothèque conservée religieusement par Palamède jusqu'à sa mort en 1645 n'échappe pas à la dispersion et est vendue dès 1646 par son fils Claude de Rians. On sait que Gabriel Naudé rachète plusieurs manuscrits pour le compte du cardinal de Mazarin, et que Guillaume Le Roy (1610-1684), chanoine de Notre-Dame de Paris, acquiert plusieurs centaines de volumes qu'il léguera à l'abbaye de Saint-Pierre-aux-Monts à Châlons-sur-Marne ; suite aux saisies révolutionnaires, ces livres sont finalement déposés à la bibliothèque municipale de Châlons. De nombreux livres de la bibliothèque de Peiresc ayant été acquis par des communautés religieuses ont subi le même sort et sont aujourd'hui conservés dans des bibliothèques de province.
En France comme en Italie, sa disparition émeut profondément la République des Lettres qui perd un formidable passeur et éveilleur de culture. Le 21 décembre 1637, une oraison funèbre est prononcée à Rome par Jean-Jacques Bouchard, en présence du cardinal Barberini. Rubens dira de son ami : « De son visage émanait une grande noblesse, propre à son génie, avec un je ne sais quoi de spirituel qu'il n'est pas facile de pouvoir rendre en peinture ».
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Une édition d'Aristophane
ARISTOPHANE (0445?-0386? av. J.-C.)
Αριστοφανους κωμωδιαι ενδεκα, ων αι μεν εννέα μετά σχολίων παλαιών, και νεωτέρων πάνυ ωφελίμων. Αι δε δύο μετά σχολίων νεωτέρων, άπερ εκ παλαιοτάτων υπομνημάτων και δοκιμωτάτων λεξικών, ουκ άνευ μεγίστης ακριβείας και πόνου, εις των φιλελλήνων χάριν νυν πρώτον συλλεχθέντα, συν πίνακι αφθονωτάτω πάντων των αξιολόγων, εις φως εξηνέχθη. Aristophanis comoediae undecim, cum scholis antiquis, quae studio & opera nobilis viri Odoardi Biseti Carlaei sunt quamplurimis locis accuratè emendata, & perpetuis novis scholiis illustrata. Ad quae etiam accesserunt ejusdem in duas posteriores novi commentarii : operâ tamen & studio doctissimi viri D. Aemilii Francisci Porti Cretensis filii ex Biseti autographo exscripti & in ordinem digesti. Quae ad hanc editionem accesserunt praeterea, pagina 36. demonstrat.
Aureliae Allobrogum [Genève] : sumptibus Caldorianae societatis, 1607. -
Cette édition de l'helléniste et philologue Aemilius Portus (1550-1614?) réunit les onze comédies d'Aristophane, avec le texte grec et la traduction latine de Nicodemus Frischlin (1547-1590), Florent Chrestien (1541-1596) et Andrea Divo (15..-15..). Elle contient aussi les scholies empruntées aux éditions des neuf premières comédies. Les notes en grec sont dues à Édouard Biset de Charlais (1540-16..?) pour les onze comédies, celles en latin étant attribuées à Florent Chrestien notamment pour la Paix.
Reliure XVIIe s., maroquin rouge, dos à cinq nerfs, titre, date et fleurons dorés avec encadrement dans les entre-nerfs, double filet doré en encadrement des plats avec au centre le monogramme doré de Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, tranches décorées de bandes rouges en biais.
La reliure semble avoir été réalisée par le relieur Le Gascon avant 1626, selon l'analyse d'Isabelle de Conihout. Avec l'arrivée de Corberan, certains éléments changent (filet triple sur les plats et abandon des motifs géométriques des tranches par exemple).
La page de titre de l'exemplaire a été modifiée : le lieu d'édition « Aureliae Allobrogum » a été découpé et remplacé partiellement par une bande de papier imprimée (frise) ; en outre, le nom « Genevae » (en caractères imprimés) a été rajouté entre la marque au titre et la frise.
Marques de provenance : reliure présentant le monogramme en grec de Nicolas-Claude Fabri de Peiresc « ΝΚΦΠ» (Nu-Kappa-Phi-Pi) doré au centre des plats ; sur la page de titre : un cachet à l'encre noire reproduisant les mêmes initiales entrelacées, un cachet de la bibliothèque de l'Université de Paris « Univ. Par. Biblioth. », un cachet de la bibliothèque du Prytanée « Prytanée. Bibliothèque » et un cachet « Ecole normale. Université de France ».
Bibliothèque Ulm-LSH, L G th 5 F°

