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Henri Weil (1818-1909) figure clé de la philologie classique et de la sociabilité scientifique européenne de la deuxième moitié du XIXe siècle
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La Bibliothèque des lettres présente un ensemble de documents légués par les héritiers du célèbre helléniste. Un versement effectué au début des années 2000 par l’arrière-arrière-petite-fille d’Henri Weil, Marie-Louise Gouhier, épouse du philosophe des sciences Henri Gouhier, a enrichi de quelque trente pièces une précédente donation : lettres adressées à Weil (notamment par ses amis Hermann Diehls, Theodor Mommsen, Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff, Adolf Michaelis), photographies, quelques documents de sa main, dont un étonnant papier relatif aux moyens de constater la mort, mais aussi plusieurs lettres dont il n’était pas destinataire — tel ce mot de Schliemann adressé à l’assyriologue J. Oppert, au destin comparable à celui de Weil, empêché comme lui, parce que Juif, de mener une carrière universitaire en Allemagne et accédant en France aux plus hautes fonctions, celles de président de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres.
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Ces archives, complétées par quelques livres du fonds de la Bibliothèque des lettres gardant la trace de son activité d’enseignant-chercheur au sein de l’École, est une belle illustration du réseau scientifique et amical, réseau européen, et d’abord franco-allemand, dans lequel s’inscrit Henri Weil.
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Francfort - Heidelberg - Bonn - Berlin - Leipzig 1818-1842
Prénommé Heinrich à sa naissance le 27 août 1818, il grandit dans une famille juive de Francfort, où son père Jakob Weil, disciple de Moses Mendelssohn et engagé dans la lutte pour l’égalité des droits1, dirige une Realschule juive. Après avoir fréquenté l’école paternelle, il entre au lycée, où il se passionne pour le grec.
Il s’inscrit, à seize ans à peine, à l’université de Heidelberg, en médecine, une des rares disciplines offrant un débouché aux Juifs, tout emploi dans la fonction publique leur étant alors interdit. Il ne reste qu’un semestre à Heidelberg, part pour Bonn, où il s’inscrit en philologie, dans la perspective de succéder à son père. Il y suit les cours de Friedrich Gottlieb Welcker. Il quitte au bout d’un an Bonn pour Berlin, où le conquiert l’enseignement d’August Böckh, l‘éditeur du Corpus Inscriptionum Graecarum, avec qui il entretiendra une longue amitié, dont rendent compte trois lettres exposées ici. En 1837, le roi de Hanovre abolit la constitution de son pays et destitue sept professeurs2 de son université de Göttingen qui avaient protesté contre ce coup d’État. Les protestations s’étendent aux autres universités de la Confédération germanique, dont celle de Berlin. Accusé d’y avoir participé, Weil fait l’objet d’une obligation de quitter le territoire prussien. Il se tourne alors vers l’université de Leipzig, où enseigne Gottfried Hermann, cantonné selon H. Weil à la critique des textes, contrairement à Böckh, dont l’«ambition globalisante»3 met la philologie au service de l’histoire des idées et l’élève au statut de « science de l’antiquité ». Il est reçu à la fin de l’année universitaire Doktor der Philosophie, autrement dit docteur ès lettres.
Il rentre à Francfort pour enseigner l’histoire et l’anthropologie dans l’école paternelle. Mais son goût pour la recherche ne l’a pas quitté – c’est à cette époque qu’il rédige son premier livre Das classische Alterthum für die deutsche Jugend – et le décide à s’exiler et à tenter sa chance hors d’Allemagne. Il arrive à Paris en 1842.
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Paris - Strasbourg - Besançon 1842-1876
À propos de son expatriation, Weil fera cette réponse à Theodor Mommsen qui lui demandait «Pourquoi, mon cher Monsieur Weil, nous avez-vous quittés ?» : «Pourquoi je suis parti de chez vous ? C'est fort simple ; c'est parce que vous m'avez chassé, en qualité de Juif»4 . L’exil rappelle le destin de son ami Ludwig Benloew : expatrié en France en 1841, comme Weil disciple de Böckh , il deviendra doyen de la faculté des lettres de Dijon. En 1845, H. Weil obtient en Sorbonne le grade de docteur ès lettres avec deux thèses en philologie et littérature classiques, De l’ordre des mots dans les langues anciennes et De tragicorum græcorum cum rebus publicis conjunctione. De 1846 à 1848, il est professeur suppléant de littérature latine à la Facultés des Lettres de Strasbourg. Il est naturalisé français en 1848, année où il obtient l’agrégation des Facultés de Lettres.
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De 1849 à 1876, il occupe la chaire de littérature grecque et latine à Besançon et devient doyen de la Faculté des Lettres. Son enseignement, dispensé sous la forme «allemande» de travail en commun, de séminaire, mêlant recherche linguistique et philosophique, est unanimement apprécié, il attire de nombreux étudiants et obtient la reconnaissance de ses pairs. C’est pendant sa période à Besançon qu’il fait paraître, en Allemagne, une «magistrale édition critique d'Eschyle»5.
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Rue d’Ulm 1876-1891
Weil est nommé maître de conférences en langue et la littérature grecque et prépare des générations de normaliens (seize promotions très exactement) à l’agrégation de lettres et à l’agrégation de grammaire. Il est en même temps directeur-adjoint à l’EPHE de 1876 à 1891. En 1881 il devient président de l’Association pour l’encouragement des études grecques en France. Il entre à l’Académie des Inscriptions et Belles lettres en 1882, publie en 1889 chez Teubner les tragédies d’Eschyle. Son admission dans diverses institutions européennes, à commencer par l’Académie des sciences de Prusse (1896), atteste sa reconnaissance en Allemagne et son inscription dans une forme de sociabilité scientifique européenne.
Avec la dissolution de la Confédération germanique et l’établissement de la double monarchie d’Autriche-Hongrie en 1867 puis la proclamation de l’Empire allemand en 1871, disparaissent sur le papier les dernières lois antisémites ; en pratique cependant, les Juifs sont toujours victimes de discrimination dans l’accès aux professions non libérales et l’antisémitisme institutionnel reste un sujet de préoccupation pour Weil, comme le montre sa correspondance.
Il prend sa retraite en 1891. Malgré sa cécité bientôt complète, il continue cependant de publier, dans le Journal des savants et dans la Revue des Études grecques, dont il fut pendant près de vingt ans le rédacteur en chef. Il se passionne pour la découverte des papyrus grecs en Égypte. -
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1 Jakob Weil publie en 1816 Bemerkungen zu den Schriften der Herren Prof. Rühs und Fries über die Juden und deren Ansprüche auf das deutsche Bürgerrecht.
2 Die Göttinger Sieben, au nombre desquels Jacob Grimm.
3 Cf. Michael Werner : « À propos de la notion de philologie moderne - problèmes de définition dans l’espace franco-allemand », p. 11-21, in : Espagne, Michel et Werner, Michael (éd.), Philologiques I, Paris, Maison des sciences de l’homme, 1990.
4 H. Weil et T. Mommsen cités par Georges Perrot dans « Notices sur la vie et les travaux de Henri Weil », in : Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 54e année, n° 8, 1910, pp. 731-732.
5 Discours de Bouché-Leclercq, in : Revue des études grecques, n° 100, 1909, p. 374.Pour aller plus loin...Michel Espagne et Perrine Simon-Nahum se sont intéressés à la figure d’Henri Weil.
Tous deux la replacent dans le contexte de l’essor de la philologie au XIXe siècle, entre Allemagne et France. Perrine Simon-Nahum insiste sur l’originalité de sa méthode, qui se démarque de celle de son maître August Böckh, et sur la part du judaïsme.• Espagne, Michel, “La référence allemande dans la fondation d’une philologie française”, in : Michel, Espagne et Werner, Michael (éd.), Philologiques I, Contribution à l’histoire des disciplines littéraires en France et en Allemagne, Paris, Maison des sciences de l’homme, 1990, pp. 135-158.
• Simon-Nahum, Perrine, Les juifs et la modernité : l’héritage du judaïsme et les Sciences de l’homme en France au XIXe siècle, Paris, A. Michel, 2018.
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Gilles Sosnowski, responsable du Service des acquisitions

